Sept mois après le séisme : La reconstruction en panne

Christophe Abbou est  directeur de l’Agence de Trek Azimut Népal de Katmandou.  En mai dernier nous lui avions adressé les fonds collectés par notre association pour les victimes du séisme. Il dresse aujourd’hui un sombre tableau de la situation du Népal.

Sept mois après les séismes d’avril et mai, qui ont affecté les régions Centre et Ouest du Népal, faisons un tour d’horizon sur la situation humanitaire, et malheureusement sur la situation politique également.

LA RECONSTRUCTION
Suite aux séismes et pour répondre au problème des centaines de milliers de maisons détruites, le gouvernement UML (United Marxiste Léniniste) de l’époque a formé une Commission de Reconstruction, dirigée par un membre du Congrès Népalais, et composée de membres des divers partis politiques.

Cette Commission a été créée sur la base d’une proposition de loi devant être approuvée par le Parlement sous 3 mois, chose que les partis d’opposition, désireux d’obtenir un poste, un deal, un avantage en nature, refusèrent de faire.
Plus de Commission de Reconstruction.reconstruction en panne

Et sans Commission de Reconstitution, pas de nouvelles règles de construction antisismique, donc pas de permis de construire, et encore moins d’autorisation pour l’indemnisation des victimes.

Le petit peuple des collines et des montagnes a donc passé une mousson sous ses abris de fortune, résistant à l’humidité et aux sangsues, priant d’être épargné par les glissements de terrain, les maladies et les répliques sismiques, espérant pouvoir attaquer la reconstruction des maisons détruites dès l’automne, avant l’hiver …

C’était sans présager de la lenteur d’une certaine classe politique, qui vit dans cette catastrophe une aubaine pour se faire un nom.

Les victimes n’ont reçu, au mieux, que 15 000 Nrs (+/-140€) sur les 200 000 Nrs promis (+/-1800€) – somme bien maigrelette, qui ne leur a permis, dans le meilleur des cas, que d’acheter quelques plaques de tôle ondulée pour s’abriter des éléments.
Quant à la reconstruction, impossible sans le permis de construire, le sésame pour toucher les aides, le tout impossible sans l’annonce publique des nouvelles normes de construction, tant attendues.

L’hiver approche, les températures baissent et avoisinent déjà les 0° Celsius aux alentours de 2000 mètres. Je suis très inquiet, en particulier pour les plus faibles (vieillards et nourrissons), qui vont être exposés cet hiver à des températures extrêmes.

Le gouvernement népalais a rendu très compliqué la reconstruction, et tente par tous les moyens de récupérer l’argent des initiatives privées, et des ONG.

https://nepalitimes.atavist.com/reconstruction-in-ruins

GATLANG
Nous avons envoyé à Gatlang le 19 Novembre, avec Rabin Tamang, une jeep remplie de vêtements chauds, reçus de Suisse (Nicolas Grangier, Marc Chambaz), du Canada (Caroline Aquin, Maude Turcot, Karl Kouri, Daniel Goyens, Silvano Mercado), et du Népal (vêtements récoltés auprès de la communauté expatriée par Sylvie Casiulis), afin d’aider la population à passer les mois les plus froids de l’année. Nous posterons au plus vite les photos et le détail des dépenses liées à cette mission, ainsi que le rapport de distribution.

NOUVELLE CONSTITUTION
En six mois, les parlementaires ont trouvé le moyen d’écrire et de finaliser la nouvelle constitution, attendue depuis … 7 ans, depuis la fin du conflit qui opposa le gouvernement et le parti maoïste.

Sept années pendant lesquelles les partis politiques népalais se sont partagés le pouvoir, ont joué aux chaises musicales, mais n’ont pas apporté la justice sociale attendue (et nécessaire) à la suite d’une guerre civile.

Les assassins et tortionnaires de tous bords, les porteurs d’armes et les leaders politiques, se sont offerts, comme c’est trop souvent le cas à la suite de guerres civiles, une amnistie générale suivie d’une tentative d’amnésie nationale.

Tant attendue mais bien peu consensuelle, cette constitution – largement écrite par des politiciens des collines – oublie de tenir comptes des inégalités dont sont victimes les populations de la plaine du Teraï (Tharus à l’Ouest, et Madhesi à l’Est) dans l’emploi et la représentation proportionnelle des populations autochtones dans les organes d’État (fonctionnariat, police, armée).

Leurs revendications et demandes, des plus légitimes, visent d’abord le redécoupage des régions administratives du pays, qui jusque là étaient verticales (des montagnes au Teraï) et favorisaient les populations des collines.
Enfin une chance de voir des unités régionales horizontales (d’Ouest en Est), linguistiques, culturelles, et historiques, reconnues.

Les groupes ethniques de la plaine du Teraï, Tharus de l’Ouest et Madhesis de l’Est, expriment depuis exactement 3 mois leur opposition et leur rejet de cette nouvelle constitution, par des mouvements et manifestations majoritairement pacifiques.

L’état central, dominé par les hautes castes des collines, voit d’un mauvais œil cette tentative d’émancipation et répond à la bravade des « Dhotis » par l’envoi des forces de l’ordre, qui rime bien trop souvent avec désordre.

LE BLOCAGE DES FRONTIÈRES PAR L’INDE
Désordre et contre-manifestations qui se terminent parfois dans le sang et la furie, dans la haine et la rancœur. Les blessés se comptent aujourd’hui par centaines, le nombre de morts s’élève à une cinquantaine (au sein des forces de l’ordre et des manifestants). La confiance envers ceux des collines n’a jamais été aussi ébranlée, et l’on commence à craindre pour l’intégrité de la nation népalaise.

Le transport terrestre de marchandises, depuis l’Inde, dont le Népal enclavé dépend quasi entièrement, est proche du point mort. Comme l’économie nationale.

L’Inde, avec laquelle le Népal partage trois frontières, son ancienne religion d’état (hindouisme), et une origine linguistique commune, a toujours eu des vues si ce n’est sur le Népal lui-même, sur son eau, ses rivières, et sa position stratégique.

L’Inde voyant dans les conflit qui agite le Teraï une opportunité de soutenir un groupe ethnique quasi fraternel, et ainsi contrôler un levier de plus sur la politique népalaise, s’est empressée de faire des déclarations on ne peut plus interventionnistes (encourageant le gouvernement népalais à résoudre ses problèmes domestiques!), puis a fermé ses frontières avec le Népal, prétextant des problèmes de sécurité pour les camions et leurs chauffeurs du coté népalais, situation jamais vue durant les 10 ans de guerre civile.

Les produits de base ont augmenté drastiquement, le marché noir marche à plein régime (l’essence se paye à 3-5€ le litre ou au prix normal en faisant la queue pendant 12-14 heures pour obtenir 10 litres), le gaz est une denrée rare, à tel point que le bois de cuisson est maintenant vendu aux foyers de la capitale. Les hôpitaux publics n’ont plus d’essence pour faire tourner leurs générateurs, les médicaments font défaut dans la plupart du pays, les écoles sont sur le point de fermer, les vols domestiques sont réduits de moitié, les restaurants sont fermés, tout comme les usines et autres industries.bus surchargés à KTM

Cette Inde interventionniste et expansionniste, ne se prive pas de mettre le Népal à genoux, provoquant une crise humanitaire là où l’on n’en avait vraiment pas besoin, et à assécher une économie déjà exsangue depuis les séismes d’avril et mai. Tout le monde s’accorde pour dire que l’impact sur l’économie du pays est bien plus dévastateur que les séismes …

Le nouveau premier-ministre, KP Oli, élu par ses paires mi-octobre, n’a toujours pas répondu au problème et ne s’est même pas encore rendu dans le Teraï pour y rencontrer les leaders frontistes et regagner, si cela est encore possible, un peu de confiance.

Le fossé entre les populations des collines et celles de la plaine est sur le point de prendre une ampleur jamais atteinte, que nous espérons réversible.

Le Népal et les népalais, comme vous l’avez vous-mêmes vécu dans vos cœurs, évoquent la compassion, et le désir d’aider ce peuple que nous aimons tant. Mais il semble que ce désir ne soit pas entièrement partagé par les dirigeants politiques, dont le seul souci semble résider dans l’obtention du juteux portefeuille de la reconstruction.